Il Giardino dei Pensieri - Studi di Storia della Filosofia

Frédéric Cossutta
Pour une analyse du discours philosophique (*)
[Vedi anche la voce: Analisi dei testi filosofici ]

 

I. A quelles conditions une analyse du discours philosophique est-elle possible ?
1) Un étrange objet, qui semble résister à toute tentative d'analyse.

On pourrait s'étonner de devoir donner une justification théorique à une question qui, si on s'intéressait au discours politique, médiatique,de vulgarisation ou littéraire, ne se poserait pas avec la même acuité.

La situation de la philosophie semble en effet bien étrange, puisqu'elle suppose qu'on s'inscrive déjà dans son propre champ pour pouvoir s'en démarquer et la prendre pour objet. En effet 1) il faut la pratiquer pour y exercer une activité critique, puisque les philosophes ne répondent de leurs assertions qu'au regard d'instances de validation qui sont elles-mêmes philosophiques. Ainsi l'activité philosophique comporte une dimension polémique et dialogique intrinsèque qui la met perpétuellement en conflit avec elle-même ou avec les institutions discursives concurrentes. Si toutes les doctrines prétendent unilatéralement à la vérité, leurs prétentions sont limitées par la juxtaposition d'une diversité de systèmes qui sont en concurrence. Qu'on limite cette dispersion par un principe éclectique ou synthétique, qu'on la réduise dans une progresssion historique, ou que l'on se réfère à la " philosophia perennis " ne change rien 2) La critique de l'extérieur n'est pas possible si l'on en croit l'argument bien connu selon lequel le misologue ou le négateur du principe de contradiction sont dans une position intenable. Ainsi le dénigrement de la philosophie, on le sait depuis les sophistes, les cyniques et les sceptiques grecs, renvoie moins à un ailleurs de la philosophie qu'à un travail opéré par la philosophie elle-même sur ses marges et ses frontières, comme si l'idée de son impossiblité perpétuellement la hantait, et était depuis toujours inscrite dans ses conditions de surgissement. Comme le phénix, la philosophie renaît toujours de ses cendres, et on peut soupçonner là quelque complaisance de sa part. Nous savons en effet depuis le Socrate platonicien qu'elle a dû souvent mimer sa propre mort pour instaurer la possibilité de sa résurgence.C'est un de ses gestes caractéristiques que de faire table rase, de revenir à l'origine pour retrouver un socle originaire, et c'est vrai aussi bien pour Nietzsche qui justifie l'apocalypse en atttendant une nouvelle aurore, que pour Hegel qui au crépuscule consumme rétrospectivement l'histoire dans l'embrasement final du savoir absolu 3) Et de fait, comment pourrait-on lui poser extérieurement la question de sa possibilité , puisque son projet s'inscrit dans la volonté de répondre d'abord, et avant toute autre préoccupation à cette question. Une des tâches prioritaires de toute philosophie, fût-elle anti-systématique ou "anti-philosophique", consiste en effet à expliciter son propre mode de constitution, c'est-à-dire à ne s'autoriser que d'elle même pour poser les conditions de validité de ses propres énoncés, comme les conditions de validation de tout énoncé. Lors même qu'elle renonce à cette position en surplomb, ou qu'elle cherche son enracinement hors du logos, elle ne s’en érige pas moins, ne serait-ce que par défaut, sur les ruines des systèmes qu'elle a mis à bas. Que l'on songe à la position de Kierkegaard par rapport au système hégélien. Mais, alors que les philosophies fondatrices étaient menacées d'exploser sous l'effet d'une série de paradoxes structurels que leurs adversaires se faisaient un malin plaisir de mettre en évidence, les philosophies anti-fondatrices sont vouées à l'implosion, ou à s'en tenir à l'intenable. En effet, elles étaient et sont toujours confrontées à la nécessité de devoir faire de leur propre impossiblité leur raison d'être, exposées au double risque de devoir soit retarder indéfiniment leur propre annulation pourtant exigée par l'appel qui les suscite (la vie, dieu etc) et de s'installer comme n'importe quelle autre dans le paysage déjà très peuplé de la philosophie, soit de se renverser en leur contraire, sous la forme d'une rigidification dogmatique, ou en rendant les armes à leurs adversaires. il faut alors se résoudre, si l'on ne consent pas à cette double abdication, à faire oeuvre de philosophe, que ce soit au prix d'un déplacement métaphilosophique ou d'un procédé d'écriture permettant de contourner l'impossible rapport tautologique du logos avec lui-même. La crise des fondements avait déjà indiqué deux voies permettant de surmonter les paradoxes inhérents à toute tentative de clôture logique : l'explicitation hiérarchisée de niveaux méta-logiques (solution de Hilbert-Russell-Carnap-Tarski), ou si l'on rejette cette structure de renvois, comme le fait le Wittgenstein du Tractatus, l'exhibition de ce qui, ne pouvant se dire ni se démontrer, ne peut que se montrer et s'expliciter.

On constate d'ailleurs que les tentatives contemporaines par lesquelles des philosophes ont essayé d'aller jusqu'au bout de cette déprogrammation du projet philosophique, n'ont guère eu d’autre effet que de "démoder" une façon de philosopher sans pouvoir eradiquer ce que kant avait reconnu comme indéracinable : il ne suffit pas d'expliciter la nature des illusions transcendantales pour s'en débarasser. Il est frappant de constater que la philosophie analytique, qui constitue déja une atténuation considérable du projet eradicateur logiciste tel qu'il fut soutenu par le cercle de Vienne, par Carnap, ou par l'atomisme logique, est assez rapidement passée d'une démythification à usage thérapeutique de la philosophie traditionnelle considérée comme abus de langage, à l'élaboration d'un nouveau style philosophique qui, abordant les questions par leur biais langagier, a prouvé sa fécondité dans tous les secteurs conventionnels, ontologie, philosophie de l'esprit, éthique, esthétique etc. Au point qu'actuellement un philosophe comme Rorty plaide pour une réconciliation entre philosophie anglo-saxonne et philosophie continentale (Engel 1992). D'un autre côté il n'apparaîtra peut être pas si inconvenant qu'il y paraît au premier regard de comparer les solutions apportées à cette question par les sceptiques, le Wittgenstein du Tractatus, et J. Derrida. Wittgenstein Ce dernier montre par exemple à propos de la métaphore qu'il faut cesser de rêver à quelque métaphorologie possible, car "une métaphorologie serait dérivée au regard du discours qu'elle prétendrait dominer"(Derrida 1971.p.18) La proposition d'une grammatologie prend donc acte des limites d'une science ou d'un philosophie de l'écriture philosophique, mais n'en propose pas moins une pratique d'écriture qui, tentant de déjouer les pièges de la métaphysique à l'oeuvre dans tout discours, redonne en fin de compte ses chances à la philosophie : "la constitution d'une science ou d'une philosophie de l'écriture est une tâche nécessaire et difficile. mais parvenue à ses limites et les répétant sans relâche, une pensée de la trace, de la différance, de la réserve, doit aussi pointer au-delà de l'épistémè "(Derrida 1967, p.142). Encore récemment, dans un article où il se posait la question "Y a-t-il une langue des philosophes ?", J. Derrida répondant à ceux qui l'accusent de réduire la philosohie à la littérature, caractérisait ainsi son travail d'écriture : "Dans mes textes la forme d'écriture qui, pour n'être pas ni purement littéraire ni purement philosophique, tente de ne sacrifier ni l'attention à la démonstration ou aux thèses, ni la fictionnalité ou la poétique de la langue" (Derrida 1988, p. 31-32).

 

2) En sortir sans en sortir : philosophie du langage, langage de la philosophie, et analyse du discours philosophique

On ne peut donc sortir de la philosophie..quand on y est déjà entré. Mais pourquoi devrait-on y entrer ? répondre à cette question, ne serait-ce que d'un mot, serait recommencer l'éternel recommencement de la philosophie. Si bien qu'il faut prendre acte du fait que, du point de vue du philosophe, on ne saurait fonder aucun savoir sur la philosophie qui ne soit philosophique. Mais pourquoi devrait-on en sortir ? Répondre à cette question serait ne pouvoir terminer une fois de plus son interminable agonie. Si bien qu'il faut prendre acte de ce que d'un point de vue extérieur à la philosophie, celle-ci ne saurait être garante du savoir qu'elle a sur elle-même. Cela signifie-t-il l'impossibilité de la philosophie et d’une analyse du discours philosophique ? Au contraire, nous voyons là un encouragement et un mode de résolution des paradoxes qui nous permettrait simultanément de développer une analyse du discours qui échapperait autant au relativisme qu'au positivisme, à l'inhibition qu'au dogmatisme, et d'assumer un exercice de pensée et de vie qui, débarassé de ses fantasmes auto-destructeurs comme du risque totalitaire, n'hésiterait pas à se dire philosophique.

Si la philosophie ne peut se totaliser elle même, sinon sur le mode d'une clôture métaphysique, si elle ne peut non plus s'annuler sans reconduire immédiatement son geste instaurateur, il devient légitime de la prendre pour objet. En effet cela signifie qu'elle ne peut jamais achever son mouvement d'auto-constitution, non seulement parce que des paradoxes structurels grèvent les tentatives de construction systématique, ce que le scepticisme précisément met en évidence, mais aussi parce qu'une doctrine est toujours menacée de dé-constitution de la part de ses concurrentes. C'est bien plutôt ce constant mouvement qui fait l'essence de la philosophie. Mais c'est dire que son projet d'explicitation de son propre mode de constitution discursive laisse toujours un reste, un point aveugle qui porte justement sur cette question. Les paradoxes que nous avons évoqués trouvent en effet tous leur équivalent dans des paradoxes inhérents à l'expression philosophique. Pour les philosophies systématiques, on se heurte par exemple à la circularité existant entre les termes permettant l'instauration conceptuelle, et la catégorisation doctrinale qui doit rétroactivement se les réapproprier. Parallèlement dans les philosophies de déconstitution du philosophique comme le scepticisme, ou dans des philosophies comme celles de Nietzsche, Kierkegaard, Bergson, Wittgenstein, on est en permanence confronté à devoir résoudre la difficulté d'une discursivité auto-contradictoire. Ce reste discursif intotalisable par le philosophe, peut devenir l'enjeu d'une investigation pour qui disposerait des moyens de penser la constitution discursive, non plus en vue d'ériger un univers de sens auto-constitué, mais pour développer un savoir sur la constitution discursive.

La condition qui permet à un savoir de prétendre à la validité est la reconnaissance de ses limites, et une analyse du discours philosophique devra soigneusement les définir.

En effet toute tentative pour constituer un savoir non philosophique qui voudrait épuiser l'essence de la philosophie se heurterait à sa propre impossibilité, et au risque de l'imposture s'il prétend faire ce que la philosophie n'a pas pu faire sur elle-même. Cela condamne tout positivisme épistémologique ou naïf à l'échec, car la philosophie pourra toujours l'interroger sur ses fondements et expliciter la dépendance des sciences du langage à l'égard de postulats qui indirectement renvoient à des choix philosophiques. Une théorie du discours philosophique (ou toute approche utilisant des outils non philosophiques, en l’occasion linguistique ou d'analyse textuelle) ne saurait donc analyser la philosophie comme discours constitué, qu'à la condition de renoncer à son auto-constitution, c'est-à-dire à la possibilité d'une explicitation totate de ses conditions de possibilité. Faute de quoi elle se constituerait elle-même comme philosophie. C’est le cas pour des tentatives comme celle de Katz, qui, en construisant une sémantique, pensait se donner les moyens de résoudre linguistiquement les questions philosophiques, et débouche, après s'être inscrite dans une philosophie de la linguistique, comme l'indique le titre de son livre sur une "philosophie du langage".(Katz 1971). Une théorie du langage, en croyant se donner les moyen de penser le langage de la philosophie, devient ainsi une philosophie à part entière. Il y a donc un lien de dépendance plus complexe qu'il n’y paraissait entre l'analyse du discours et son objet philosophique, puisqu'il joue à la fois en aval et en amont. En amont, aval par le risque d'une dépendance présuppositionnelle d'une théorie du discours par rapport à des conceptions philosophiques déterminées, en aval par la possibilité d'interventions dans les questions traditionnellement traitées par les philosophes.

Le discours philosophique, comme discours constituant n'est pas sans avoir joué un certain rôle, au cours de son histoire, par rapport à la langue dont il a, dans certains cas, contribué à modifier les usages, et surtout par rapport à l'archive qu'il contribue périodiquement à remanier lorsque ses schèmes doctrinaux ou méthodiques valent comme principe de structuration pour d'autres discours ou ont des effets pratiques et institutionnels. Il peut donc intervenir dans la constitution des disciplines du langage, ce qu'atteste leur développement récent. En effet, l'abaissement des frontières entre philosophie et sciences du langage dans les vingt dernières années, s'il est extrêmement fécond n'en représente pas moins, du point de vue d'une analyse du discours philosophique, un risque. Le philosophe peut être tenté d'investir les conceptions linguistiques du sens des énoncés philosophiques, pour mieux régénérer le geste d'instauration philosophique. C'est manifeste pour des tentatives herméneutiques qui, soucieuses d'intégrer comme le fait par exemple P. Ricoeur, l'étude de structure narratives ou métaphoriques, laissent toujours à la dimension spéculative le dernier mot. D'un autre côté l'analyse du discours tentée d'utiliser l'apport des philosophies, aurait bien du mal à conduire une investigation sur l’une d’entre elles, tout en devant directement ou indirectement lui emprunter ses catégories, ou au contraire des catégories issues de philosophies adverse (ainsi, imaginons ce que pourrait comprendre du platonisme ou de Descartes, un approche rhétorique utilisant des classifications aristotéliciennes).

Nous avons vu que c'est la limitation des prétentions hégémoniques de la philosophie à l'égard du discours qui rendait légitime le projet d'une approche extérieure, mais nous découvrons également que c'est l'irréductibilité d'un tel discours, (Il n'est pas réductible à ce que l'analyse en fait, ou du moins elle n'en invalide pas pour autant la possibilité) qui invite l'analyse à contraindre sa constitution.

 

3) Contraintes épistémologiques d'une analyse du discours philosophique

Une réflexion théorique sur l'analyse du discours philosophique doit donc expliciter la nature des dépendances qu'elle doit reconnaître et des limites qu'elle doit se donner si elle veut prétendre au statut d'un savoir.

Elle doit accepter une double dépendance : une dépendance forte à l'égard d'une réflexion épistémologique, et une dépendance faible à l'égard d'un horizon philosophique. Il n'est pas nécessaire qu'elle explore systématiquement cette dépendance faible qui n'obère en rien son effort d'investigation. Sinon elle reculerait perpétuellement la mise en oeuvre de son programme, en s'épuisant à en valider la possibilité, ou comme nous l'avons vu, deviendrait un philosophie honteuse. Il lui suffit de maintenir la présence de ce point aveugle, non comme un obstacle à l'élaboration de ses méthodes d'analyse, mais comme leur condition, en considérant que son refoulement, loin de la délivrer d'une sujétion à la philosophie, l'inscrirait au contraire dans un assujettissement d'autant plus dommageable qu'il serait inaperçu (à la façon dont Althusser dans un autre contexte parlait de philosophie spontanée de savant). Elle doit par conséquent se démarquer d'une philosophie du langage, sans ignorer l'horizon philosophique des questions portant sur le langage.

Par contre, la dépendance forte à l'égard d'une réflexion épistémologique doit être constamment maintenue comme une chance, et non comme un risque. Elle signifie en effet le refus d’un empirisme naïf. La première tâche d'une analyse de discours est en effet de penser la constitution de son objet comme domaine d'observables : comment à partir de l'objet-texte découper des séquences signifiantes, hiérarchiser des niveaux opératoires, passer d'un relevé d'indices d'opérations linguistiques à la complexité d'opérations proprement discursives ? Cette tâche va de pair avec la construction de catégories métadiscursives permettant de rendre intelligibles les phénomènes étudiés, et de modèles permettant de schématiser le procès de constitution ou de réception du sens des énoncés philosophiques. Une telle réflexion ne peut se dispenser de prendre en considération les théories du discours élaborées pour d'autres domaines, non seulement parce qu'il serait vain de construire ad hoc une définition du discours qui ne vaudrait que pour la philosophie, mais parce qu'il est nécessaire, si l'on veut pouvoir en penser la spécificité, de la comparer à d'autres types discursifs. Mais là encore, il ne s'agit pas de procéder au choix d'une méthode au hasard ou selon la fantaisie. La théorie appropriée sera celle qui s'ajustera au mieux à la nature de l'objet, sans en réduire la complexité.

Or nous avons défini cette complexité et cette spécificité du philosophique à la place qu’il occupe parmi les discours constituants, dont la prétention est de s'auto-constituer et de jouer un rôle constituant à l'égard d'autre régimes discursifs (Maingueneau-Cossutta, p.112). La spécificité du discours philosophique parmi les discours constituants est d'être le discours qui veut expliciter les conditions de possibilité de toute constitution discursive. En effet l'objet du discours philosophique, n'est pas seulement sa propre constitution, mais la constitution discursive en général. Une oeuvre littéraire, certes construit les conditions de sa propre légitimité discursive en proposant un univers de sens, et certes plus généralement offre des catégories sensibles pour un monde possible. La philosophie elle, n’explicite pas sous forme figurative et fictionnelle, mais sous forme conceptuelle et catégorielle, les conditions qui rendent le sens possible. L'analyse du discours pour sa part, a certes une vocation comparable, mais elle s'inscrit dans un autre registre. Si elle peut élaborer une conception générale, lorsqu'elle fait retour sur elle-même, comme c'est le cas ici, elle ne peut jamais se dispenser d'une articulation de ses modèles et catégories à des domaines d'objets diversifiés. Bien entendu le cas particulier où elle se predrait elle-même comme objet fait problème, car à vouloir expliciter ses propres conditions discursives elle transgresserait la règle de non totalisation et serait reconduite au régime paradoxal qui régit le discours philosophique. Dans ce cas, une fois de plus, on oscillerait dans une boucle sans fin. Nous sommes face à un choix qui, de l'analyse du discours peut nous reconduire à la philosophie (l'objet analysé deviendrait sujet ananlysant), ou au contraire, nous conduire à l'inscrire dans un champ disciplinaire autonome, dont l'anlyse du discours philosophique ne serait qu'un secteur.

Si l'on opte pour cette direction, il faut maintenir, mais maintenir faiblement le caractère faible de la dépendance à l'égard d'un fondement philosophique, et s'appuyer au contraire fortement sur la dépendance forte qui pose la nécessite d'une réflexion épistémologique, afin de définir le rapport de l'analyse du discours philosophique à son objet et à ses méthodes.

 

4) Contraintes épistémologiques portant sur l'objet. Quelles relations une doctrine entretient-elle avec ses modes d'expression?

Sil l’analyse du discours veut définir son objet, il lui faut élucider la nature du rapport qu'entretient la philosophie avec la langue et les contraintes générales qui rendent un discours possible. La tâche est d'autant plus difficile que, le discours philosophique s'appliquant à lui-même ses propres catégories, les formes de l'expression y sont en permanence réabsorbées par les contenus et réassignées dans le cadre des catégories conceptuelles. La philosophie est ce discours qui, constitué à partir des contraintes générales et spécifiques qui sont la condition de toute mise en discours, les réélabore dans son propre champ, les catégorise, de telle façon qu'il devienne auto-constituant. C'est ce qui lui confère la propriété, au regard des autres discours, d'en prétendre fonder le mode de constituion, de s'en porter garant ou de le délégitimer.

Tantôt le philosophe fait comme s'il y avait une pure transparence des contenus philosophiques en construisant une langue idéale, ou en se posant dans le registre d'utilisation idéae de la langue. Par exemple il élabore à partir des notions offertes par la langue vernaculaire un champ conceptuel dont les structures sémantiques sont liées à des procédures définitionnelles et obéissent aux contraintes inhérentes à une logique explicite du sens. Tantôt au contraire, il retravaille une langue vernaculaire dont il sollicite les stratifications sémantiques et éthymologiques, les usages, afin de donner à voir le mouvement de constitution du sens des énoncés. Que le résultat débouche sur la stabilisation d'un lexique ou sur la valorisation d'une façon de dire, dans les deux cas le philosophe assume une position de maîtrise en contrôlant des processus dont il ne garde certaines traces que pour mieux favoriser la réception de sa doctinre. La philosophie ne présenterait donc aucun des résidus expressifs, aucune des scories communicationnelles qui émailllent les conversations, et ne laisserait donc pas prise à l'analyse, comme si l'on pouvait donner aux moyens expressif un rôle purement contingent .Cette maîtise serait d’autant plus grande qu’elle ne dépendrait pas d’une habileté stylistique ou d'une aptitude au maniement de la langue, mais du travail philosophique lui-mêm,e qui constitue en tant que tel la source de toute stylisation et le lieu d'un rapport que la langue entretient avec elle même.

Nous pensons au contraire que ces éléments discursifs ou expressifs, loin d'être adventices ou occasionnels, sont doublement liés aux contenus : d'une part ils déterminent leur possibilité d'émergence, en leur offrant plus qu’un support, mais l'étoffe même de leur inscription dans l'ordre du dicible. D’autre part ils sont rétroactivement déterminés par les contenus, pour autant que chaque doctrine doit trouver le mode de présentation adéquat à ses schèmes. Certes une doctrine ne semble pas totalement réductible à ses lieux d'inscription, dans la mesure où le philosophe s'y réfère comme à une entité faite d'idéalités qui ne devrait rien aux conditions contingentes de son élaboration, parmi lesquelles il faudrait compter la variété de ses reconfigurations dans la diversité des textes. Mais ces reformulations voient leur nombre restreint par des règles de limitation ou d'emploi (tous les modes d'expression génériquement posssibles ne sont pas nécessairement acceptables pour telle ou telle philosophie) qui ne sont pas sans rapport avec les contraintes doctrinales. On rencontre donc certes une variation sur les reformulations possibles, mais aussi des formes d'expression que l’on appellera canoniques, à travers lesquelles une philosophie s’accomplit. Ainsi les rapports entre forme d'expression et structures du contenu oscillent entre contingence et nécessité. La nature des transactions opérées consciemment ou non par le philosophe sur ce rapport détermine la forme générale de l'oeuvre.

Comme nous l'avons vu, les grandes philosophies explicitent leur propre mode de constitution, et par conséquent thématisent nécessairement la question de leur choix de langue, de leurs mode d'expression et d'exposition. La forme d'expression d'une doctrine et ses thèses ne sont pas dissociables, dans la mesure où le procès d'analyse et de démonstration qui permet de leur donner une légitimité est lui même dépendant des thèses qu'il est censé permettre d'expliciter. Donc le choix d'un genre, celui d'une forme d'exposition ne dépendent pas du hasard mais doivent être appropriés à la forme procédurale qui développe la conceptualité propre à une philosophie. Ainsi la métaphysique cartésienne trouve son mode d'expression approprié dans un exposé narratif empruntant ses caratéristiques génériques à l'exercice spirituel de type méditatif. Il ne s'agit en rien d'un emprunt mécanique, puisque le temps méditatif constitue la dimension expressive de l'ordre analytique qu'elle explicite et qu'elle rend en même temps possible, et accessible au lecteur. Descartes emprunte les traits caractéristiques d’un genre en les adaptant à la façon dont s’accomplit le procès de pensée (méthode). Nous avons montré ainsi comment, au sein des dialogues platoniciens, les personnages explicitaient constamment les conditions de leur entretien au point qu'en faisant une étude systématique des propriétés métadialogiques de l'activité interlocutive, on pouvait esquisser les éléments d'une pragmatique transcendantale platonicienne. Cela pourrait laisser penser que la philosophie maîtriserait donc totalement ses propres conditions d'expresssion, dans la mesure où on y observerait une adéquation la plus grande possible entre les schèmes doctrinaux et les schèmes expressifs. Cela correspond effectivement à la vocation des grandes philosophies systématiques. Mais s'il est normal que le philosophe efface après coup les traces de son élaboration ou qu'il en donne une version publique édulcorée ou reconstruite, pour permettre au lecteur de reparcourir son cheminement, cela ne justifie pas de la réduire à sa dimension purement conceptuelle ou démonstrative. Au contraire l’ananlyse du discours philosophique doit déserrer cette compacité expressive et observer comment sont effectués les montages, les mises en scènes par lesquels la doctrine se joue ou se mime ell-même dans un espace de représentation qui utilise les ressources de l'écriture. Elle a vocation à mettre en évidence le travail grâce auquel cette tentative d'adéquation se réalise, à évaluer les degrés de cohérence ou d'hétérogénité que cela suppose, moins pour disqualifier la prétention du philosophe, que pour signifier que c'est aussi ce travail patient d'élaboration du sens, avec ses fouvoiements et ses réussites, qui caractérise l'activité conceptuelle. Ainsi la maîtrise expressive est plus un idéal, que réalisent parfois avec bonheur certaines grandes oeuvres, qu'un fait. L'activité philosophique est faite d'une pensée qui se cherche et qui s'apprivoise elle-même dans le jeu du discours, entre la pure liberté créatrice qui découpe idéalement son objet, et les compromis formels qu'exige sa destination. Pour répondre à cette double nécessité, le philosophe doit maîtriser nombre d'exigences qui génèrent des tensions au sein de son texte. Entre la forme qui accomplirait l'expression la plus rigoureuse et la plus pure de la structure des idéalités philosophiques, et ce qu'il faudrait prendre en compte pour réfuter les adversaires, initier un disciple, expliquer ce que l'on veut dire, il faut transiger. Tantôt on tente d'intégrer le plus économiquement le maximum de contraintes discursives, et l'on tend alors vers une oeuvre-monde unique, tantôt on accepte une prolixité textuelle en redéployant ou réélaborant la doctrine au gré de formes d'expression, qui, à travers le choix d'un genre ou d'un mode d'exposition, satisfont de façon privilégiée, l'une ou l'autre de ces contraintes.

Toute philosophie, quelle que soit la façon philosophique dont elle résoud le problème de sa propre expressivité, doit satisfaire aux exigences inhérentes à la communication, négocier un rapport avec son public, les institutions sociales et institutionnelles qui règlent la répartition de la parole. Un philosophe doit développer des stratégies pour être reconnu, il doit passer des alliances, s'adresser aux spécialistes être accepté par ses pairs, chercher à officialiser sa doctrine. On peut dès lors parler avec D. Maingueneau de "l'énonciation philosophique comme institution discursive". Les phénomènes qu'il étudie ici-même eux non plus, ne sont pas des éléments extrinsèques à la philosophie et doivent être pris en considération au même titre que ceux que nous venons de décrire. Pour échapper à un sociologisme réducteur qui traiterait mécaniquement le rapport du texte au contexte, on doit, là aussi, privilégier la richesse des composantes discursives de la philosophie, ne pas négliger les préfaces, étudier les notes qui renvoient à des systèmes d'affiliation, ou par leurs oublis à des dénis, étudier tout ce qui au sein du texte contribue à légitimer ses propres conditions d'élaboration.

L'analyse du discours philosophique, grâce à l'étude des propriétés discursives appréhendées dans leur complexité et leur richesse, mettra donc en évidence le double aspect de sa constitution : les conditions de son institution et celles de son instauration discursive. Son institution discursive médiatise le rapport entre oeuvre et contexte, son instauration discursive médiatise le rapport entre formes expressives et schèmes spéculatifs.

 

5) Contraintes épistémologiques portant sur les méthodes. Règles de la méthode de l'analyse du discours philosophique

Il reste à présent à déterminer par quel biais aborder la philosophie comme. Les présupposés épistémologiques définis tout au long de cette réflexion contraignent autant la définition des méthodes que le choix des objets.

Nous pouvons écarter rapidement toute approche reposant sur une série de postulats qui , isolés ou groupés, représentent des impasses plus que des encouragements pour une analyse du discours philosophique : le postulat de réduction réduirait unilatéralement la complexité textuelle à l’une de ses composantes, le postulat de traduction exigerait que l'on transpose dans un métalangage adéquat les opérations philosophiques, puis qu'on opère mécaniquement (voire automatiquement), des calculs sur le modèle pour obtenir une représentation du langage objet. le postulat de normativité, solidaire des précédents voudrait qu'à partir d'une référence ou d'un critère, (langage idéal, langage ordinaire, modèles de genres, normes de raisonnement, règles de cohérence) on puisse procéder à des jugements de valeur revenant à disqualifier l'objet étudié. On suppose en dehors de la philosophie une norme et une instance d'évaluation. Le postulat prescriptif , conséquence du précédent, donnerait à celui qui le manie la possibilité de rectifier ou d'intervenir sur la question traitée en prétendant disposer des moyens qui permettent de la résoudre ou de la dissoudre et patr exemple d'en gérir ceux qui sont atteints par cette maladie philosophique. Nous ne nous attarderons pas à analyser ces postulats, solidaires d'une position en surplomb que nous avons déja critiquée.

Nous nous attarderons un instant sur trois postulats dont la critique déterminera directement le choix d'une position méthodique. : postulat éclectique, postulat intrumentaliste et postulat de "lecture en aveugle", .

Nous avons indiqué qu'il fallait envisager l'étude de la philosophie comme activité langagière, maiscomment choisir entre les différentes approches offertes par les linguistes et les anlyses du discours. Il faut renoncer à une thèse excessive qui d'un point de vue extérieur poserait la réductibilité de la philosophie à sa dimension expressive, puis la réductibilité de celle-ci à l'un de ses constituants. On étudierait alors le texte en le réduisant à une de ses composantes, logique, rhétorique sémantique, stylistique, lexicologique par exemple. Il est intéressant de constater d'ailleurs que la seule tentative vraiment cohérente, suivie de la mise en oeuvre de moyens importants, d'application des progrès de la linguistique à la philosophie, s’est développé dans le domaine lexicologique. Ce programme de recherche, (soutenu par le CNRS), s'est développé dans le domaine de l'histoire de la philosophie et des doctrines et non dans une perspective d'analye du discours. Il s'agissait, au début des années 70, de coupler l'utilisation d'outils informatiques avec les méthodes de la lexicologie statistique (les travaux du laboratoire de lexicologie politique de l'ENS de St Cloud jouant un rôle pionnier). André Robinet en fondant le CIRPHO (centre international de recherches Philosophiques par ordinateur) fut l'initiateur d'un tel projet en France, puisqu'il a conduit a bien avec ses équipes des projets sur Malebranche, Descartes, Leibniz, Rousseau, et fonda une coopération européenne fructueuse dans ce domaine. La lexicologie assistée par l'informatique a pu procurer des index d'occurences et de cooccurences, associés à des tables de répartition de fréquence pour le lexique des grandes oeuvres philosophiques. On ne peut nier l'intérêt de telles tentatives pour l'historien de la philosophie qui, disposant ainsi de possibilités de recoupements, et pouvant examiner objectivement la répartition statistique des fréquences selon la chronologie, ou les passages d'une oeuvre considérée, trouve ainsi des moyens supplémentaires pour résoudre certaines question cruciales pour la compréhension de la doctrine. : "les procédures de statistique lexicale informatisée suggèrent de multiples applications pour l'étude approfondie des textes ..: diagrammes de genèse, relevés structuraux, apparition et disparition de formes lexicales, rythmique interne aux oeuvres, souplesse des constellations verbales ou durcissement des syntagmes systématiques, constitution de lexiques d'auteurs ou d'époques etc. L'attention portée artificiellement sur des reliefs lexicaux inaperçus à la lecture, même pointilleuses, renforce et développe notre connaissance de la trame sémiotique sur laquelle s'énonce tout discours." (Robinet 1978. p. 39). Ces diagrammes joueront un rôle pour les interprétations philosophiques qui "trouvent là des points de départ assurés, des clignotants qu'il ne faut pas perdre de vue durant le travail interprétatif, des éléments de preuve et de confirmation, mais aussi des initiatives heuristiques qui renouvellent l'approche des oeuvres les plus classiques" (ibi, p.40) Mais J. L. Marion, soulignait dès l'origine les limites de cette entreprise en affirmant que "le matériau des réponses, muettes autant que disponibles, muettes puisque disponibles, ne livre rien qu'à la mesure de la pertinence des questions ; il reste toujours indispensable de comprendre le penseur étudié, de le laisser parler, et donc de ne le pas trop vite considérer comme un objet que l'on suppose au discours de l'interpréte" (Marion 1973. p.48)

On est alors confronté à un dilemme car, soit on fait un usage purement intrumental de ces méthodes dans un cadre interprétatif, et c'est en définitive les méthodes de l'historien ou de l'herméneute qui sont déterminantes, ou on accorde plus de confiance à la discipline qui met cette méthodologie en oeuvre, mais alors on risque de n'obtenir aucun gain pour la compréhension du texte philosophique. Ainsi, on peut se référer aux travaux de Lyons sur la sémantique platoniciennne. Son ouvrage traduit en France (Lyons 1968) comporte deux chapitres consacrés à une exposition de la sémantique structurale. On sait moins qu'il en a élaboré les fondements à partir de l'étude du corpus platonicien (Lyons 1963) Les spécialistes de Platon auraient pu trouver là un instrument d'investigation. Effectivement M. Dixsaut dans Le naturel philosophe, s'y réfère en admettant qu'un recours à la sémantique est utile, d'autant que Lyons étudie précisément les champs lexicaux de "tecnè, epistemè, sophia". Mais elle ajoute très vite une limite à ce recours, qui, s'il a pu jouer un rôle dans son élaboration, n'apparaît plus comme tel dans le reste de l'ouvrage : on ne saurait conduire une analyse sémantique qui supposerait des réseaux de sens suffisamment stabilisés pour qu'on puisse y repérer des sous-systèmes et des hiérarchies de niveaux, parce que "dans les dialogues, le Logos est intérieurement fracturé, à double sens, à double entrée : ironique" (Dixsaut 1985 p.36).D'ailleurs il faudrait, pour que l'étude de la dimension sémantique ait un intérêt, analyser la façon dont elle joue dans la forme dialoguée, puisque le niveau dialectique où on se situe , comme l'a indiqué V. Goldshmidt, est déterminant pour le sens qu'y prennent les énoncés. Mais le platonisme n'était pas du tout la préoccupation de Lyons, dont l'objectif était purement linguistique, le corpus platonicien n'étant qu'un champ d'élaboration et d'application : "le texte de Platon a été traité comme un corpus linguistique, dont l'analyse permet au linguiste de porter des jugements concernant la relation entre les éléments qui y sont présents, et de dire ce qu'il peut s'attendre à trouver dans d'autres exemples de langage soumis au même type d'analyse. (Ibid. ,préface, non paginée). Il ne suffit pas d'isoler un niveau de stratification textuelle, ni de lui appliquer un outil linguistique pour obtenir une analyse de discours. Ici le texte ne sert que de corpus pour la l'élaboration ou la vérification d'un modèle élaboré en dehors de lui. Il est vrai que l'étude de Platon inviterait plutôt à l'étude des propriétés dialogiques du procès dialectique, et on peut espérer des développements récents de la pragmatique et de la linguistique du dialogue qu'elles développent une étude fine de la structure dialogale des dialogues platoniciens. Toujours est-il qu'aux postulats précédents nous opposerons la nécessité d'une analyse qui ne renoncera pas à obtenir un gain heuristique ou interprétatif du texte, qui prendra en compte tous ses niveaux constitutifs, concourant ainsi à l'enrichissement des hypothèses de l'historien de la philosophie.

On constate que des correspondances s'établissent tout naturellement entre des courants linguistiques ou de disciplines d'analyse du discours, et le choix d'un phénomène particulier du texte philosophique. Ainsi l'étude du champ conceptuel bénéficierait des apports privilégiés de la sémantique structurale, l'étude des structures narratives celle de l'analyse du récit ou de la sémiotique de type greimassienne, la forme dialoguée celle d'une linguistique du dialogue, l'argumentation des apports d'une nouvelle rhétorique, les philosophies de la conscience, d'une linguistique de l'énonciation, l'étude des rapports entre oeuvre et contexte d'une socio-lingistique ou d'une analyse du discours élargissant son horizon à la prise en considération de l'institution discursive.

Mais ces couplages, auxquels on ne saurait refuser une part de pertinence, illustrent le risque d’une dépendance forte à l'égard de la philosophie évoquée plus haut, et tendent à fragiliser la vocation scientifique de ces approches : ou l'on priviliégie un seul aspect du texte alors qu'il faudrait prendre en considération sa complexité, ou l'on risque un éclectisme méthodologique à vouloir superposer artificiellement ces études pour pouvoir analyser les dimensions correspondantes du texte. Il est certes légitime d'isoler aux fins de l'analyse certains phénomènes : par exemple si l'on veut faire un étude des aspects métaphoriques, comparatifs ou imagés chez Bergson, ou Kant, il peut être utile de disposer d'une critériologie fine, permettant de déterminer ce qui est métaphore ou image, etc,. Cependant les textes présentent les traces d'une activité discursive qui intègre les usages métaphoriques dans des constructions qui mobilisent des effets de style ou d'argumentation, des catégorisations conceptuelles, des structures d'adresse faisant intervenir un destinataire supposé ou réel, et ainsi doit prendre enfin en considération les contraintes doctrinales qui en règlent l'usage. On ne saurait par ailleurs faire dépendre l'étude du discours philosophique de l'évolution des rapports de force intervenant entre ces disciplines, écoles courants relevant des "sciences" du langage qui, a un moment donné, cherchent à occuper une position dominante dans les institutions et le champ disciplinaire.

Ces considérations plaident en faveur d'une méthodologie qui permettrait de rendre compte de la philosophie comme système d'actes, ensemble de gestes de pensée agis à travers le discours, et dont les traces demeurent à travers les marques linguistiques stratifiées qui se déposent en écriture. La philosophie n’est pas le déôt immobile d’une pensée rigidifiée dans la monumentalité d'une doctrine achevée, mais propose bien d'avantage le partage du geste par lequel elle constitue comme objet de sens ses objets et ses thèses. Certes la pensée dépose des thèses, offre des résultats, mais il est beaucoup plus important de comprendre le mouvement par lequel les significations ont été posées que de se référer à un catechisme dogmatique. On ne séparera donc plus le corps, la biographie, l'existence et la pensée quand on aura pris en compte là encore de façon non mécanique leur intrication. Une philosophie traduit moins une existence, un vie qu'elle ne médiatise à travers ses gestes une forme de vie une forme d'existence. On pourrait ainsi étendre la conception développée par P. Hadot à propos des philosophes antiques, jusqu'aux systèmes qui paraissent les plus refermés sur leur abstraction (Hadot1992 p9) On les interpréterait comme "exercices spirituels", puisqu’'ils nous invitent à nous approprier leur gestuelle, ou ce qu'on pourrait appeler aussi leur style.

Une linguistique des opérations associée à une approche pragmatique du discours est indispensable, si on veut restituer cette dimension expressive de la philosophie, et garder à son texte la caractéristique d'une oeuvre vive. On peut en effet les associer, dans la mesure où toutes deux tendent à privilégier l'étude des composantes énonciatives du discursif, ce qui les rend virtuellement compatibles, et on doit le faire si l’on veut penser simultanément le rapport de la philosophie considérée comme genre de discours à son "ailleurs" extradiscursif, et à son intériorité doctrinale.

Il convient donc à présent de définir une hiérarchisation de niveau opératoires permettant d'intégrer les composantes linguistiques et discursives du philosophique dans un modèle général.

 

II Construction des catégories de l'analyse discursive

1) Opérations linguistiques, opérations discursives

Pour construire les catégories d'une approche discursive du philosophique, sans qu'elle soit grevée par les limites inhérentes à la restriction de son domaine d'objet (théorie qui ne vaudrait que pour la philosophie), il faut que la théorie qui lie les catégories dans un modèle général s'intègre dans une théorie générale du et des discours.

--Pour construire une théorie générale du et des discours sans que l'élaboration de ses catégories soit dépendante d'autres champs disciplinaires, ou de préconstructions idélogiques ou philosophiques, il faut faire en sorte que la théorie générale du discours s'articule à une théorie linguistique générale. Ainsi l'analyse du discours philosophique: cherchera pour penser les opérations complexes leurs points d'accroche dans des formes linguistiques. Il ne s'agit pas de proposer une réduction du discursif à du linguistique, mais de comprendre que ce qui opère à un niveau transphrastique trouve son ancrage dans des micro-opérations associant les repères énonciatifs, le lexique et la syntaxe. Nous partageons le point de vue de Sophie Moirand pour qui "Les indices verbaux d'ordre linguistique, sont constitués par l'organisation du lexique dans l'ordre du discours, les récurrences ou les raretés d'apparition de constructions syntaxiques sous-jacentes ou de celles qui apparaisssent en surface, la présence effective de marques énonciatives (traces d'opérations énonciatives privilégiées : positionnemnet de la personne, positionnement par rapport au temsp ou à l'espace, détermination, quantification, thématisation, momdalités hétérogénéités exhibées ou suggérées) (Moirand 1990). C'est là une conviction forte, pour reprendre son expression, puisqu'elle pose "la nécessité d'une "prise" linguistique du pragmatique et de l'argumentatif dans la matérialité du texte" (Ibid.p. 7). On pourra alors déterminer la portée et les limites de leur valeur opératoire au niveau transphrastique, déceler les mécanismes des transferts de propriétés, relever des marqueurs communs. Cela ne nous dipensera pas de devoir différencier des niveaux de structuration fonctionnant comme des palliers d'intégration des différents types d'opérations, ni de devoir élaborer un modèle général articulant la façon dont ces opérations générales de mise en langue et de mise en discours concourent à la spécificaton du discours philosophique. On pourra ainsi élaborer les catégories permettant de représenter rigoureusement sinon formellement les contraintes de mise en discours. Notre hypothèse théorique consiste à utiliser une linguistique culiolienne pour en transposer l'esprit (sens d'une analyse détaillée des mécanismes de langue, réflexion épistémologique sur la construction des représentations métalinguistiques, prise en considération comparative de la diversité des langues, phénomènes de langue représentés comme opérations), et les méta-catégories (systèmes de repères, décrochage, frontière, arbre à came, curseur) au niveau d'un linguistique du discours. il nous semble en effet qu'il est possible de transposer au plan du discours ce constat à valeur programmatique : "Lentement, nous passons d'une linguistique des états à une linguistique des opérations. Peu à peu, nous entrevoyons que la langue est une incessante mise en relation (prédication énonciation), grâce à quoi des énonciateurs, en tissant un jeu structuré de références, produisent un surplus d'énoncés et repèrent une pluralité de signification" (Culioli.1973, p. 87) Nous ne prétendons pas à nous seul développer une telle analyse des opérations discursives mais en avoir indiquer la nécessité. S'il y a sous la diversité des formes d'expression philosophiques des contraintes générales inhérentes à toute mise en discours, qui pèsent sur l'effort pour penser lorsque celui-ci s'effectue à travers la langue, on peut définir l'analyse du discours philosophique, pour paraphraser encore une formule fondatrice de la conception culiolienne. comme la discipline dont la finalité est d'appréhender l'activité discursive à travers la diversité des textes.

 

1) Détermination et hiérarchisation des opérations linguistiques et discursives

Comment éviter le double risque du réductionnisme linguistique et du laxisme dans la catégorisation ? Il faut distinguer et hiérarchiser des types de catégories et distinguer les niveaux où elles interviennent dans la complexité discursive du texte. Puisqu'il s'agit ici en effet dans la majorité des cas de discours écrits il faudra accorder une attention particulière aux contraintes spécifiques à la mise en texte : nous accorderons par exemple une attention particulière au rôle joué par la matérialité spatiale du livre-support,. car au même titre que le temps associé à la première personne dans le dispositif énonciatif, (rôle du présent d'énonciation) il constitue un élément situationnel qui va jouer un rôle considérable dans les opérations discursives de repérage interne au discours, permettant de situer les paquets d'énoncés les uns par rapport aux autres. On voit sur cet exemple que les opérateurs linguistiques jouent un rôle intermédiaire favorisant la construction d'opérations discursives complexes. Dans l'exemple choisi le système des espaces typographiques, les découpages divers la numérotation des pages, paragraphes ou chapitres, sont mis en relation par le moyen d'un système de renvois effectués par des marqueurs aspectuels, deictiques, anaphoriques divers, avec des éléments du contenu philosophique qui peuvent être désignés par une catégorie doctrinale ou par d'autres formes thématisantes. Ces opérateurs de renvoi ancrés dans des formes syntaxiques (anaphoriques) ou lexicales (répétition d'un syntagme nominal, reprise substantivée d'un procès), constituent un niveau d’organisation élémentaire souvent structuré par des prises en charge énonciatives ("comme nous l'avons amplement montré au paragraphe 2..."), qui permettent à l'énonciateur de gloser ou nommer les opérations discursives qu'il effectue, comme l'atteste la référence de "amplement montré" à la sphère argumentative. On distinguera des marqueurs linguistiques constituant le support ou jouant un rôle dans la construction d'opérations discursives (ex : rôle des relais anaphoriques dans la densification d'un discours à visée didactique ou argumentative), des marqueurs non directement linguistiques entrant dans la composition ou contiutant le support d'opérations discursives (rôle d'opérateurs rhétoriques, argumentatifs, relais métadiscursifs, ordre d'exposition, jeux sur les niveaux référentiels). De même qu'on peut regrouper des faisceaux de marqueurs pour définir des opérations en langue que l'on représente par des catégories métalinguistique, (ASSERTION, MODALITE GENERICITE ANAPHORE PASSIVATION NOMINALISATION...), on pourra définir par composition d'opérations linguistiques et de marqueurs proprement discursifs, des opérations discursives définies en termes de contraintes ou représentées par des métacatégories discursives (ARGUMENTATION DIDACTICITE DIALOGICITE RENVOI...).

L'appréhension du niveau discursif pose des problèmes spécifiques en philosophie. Nous voudrions en évoquer quelques uns. Les sujets parlants, même s'ils ont une activité de commentaire sur leur propre activité langagière (reformulations, apprentissage méta-énoncés relevant d'une activité désignée par A. Culioli d'épilinguistique), ne passent pas leur temps, sauf s'ils sont linguistes ou professeurs de langue, à introduire explicitement les catégories grammaticales ou les règles sémantiques qui gouvernent leur produciton verbale. De la même façon, mais c'est déja moins vrai pour les discours de transmission de connaissance ou de vulgarisation (Beacco Moirand 1995), l'utilisation du discours ne suppose pas en permanence une explicitation de ses conditions de fonctionnement, même s'il est vrai que la recherche d'une entente par exemple, oblige au cours d'un échage à rechercher des ajustements en explicitant certains postulats conversationnels. En philosophie ce travail est constant, celui qui définit dit qu'il définit, celui qui démontre non seulement le dit et en disant le donne à croire, mais souvent explicite ce qu'il entend par démonstratioin. Cela introduit un difficulté particulière parcequ'il sera difficile de bien distinguer la représentation métadiscursisve de ces opérations de leur dénomination et définition en contexte. Pourtant il faut intéger cette activité métadiscursive du philosophe à l’analyse, en mettant en évidence la part des procédés qui sont généraux, et en délimitant exactement leur part et leur degré d’implication dans les contenus doctrinaux : tous les philosophes utilisant le suppport du livre utilisent le système du blanc typographique, et souvent numérotent des régions de texte ou les associent à des titres, pourtant ce système peut prendre une valeur signifiante ou pas, en vertu des contenus. Ainsi l'utilisation de structures de numérotation ternaires chez Hegel (par exemple dans l'Encyclopédie des sciences philosophiques) est liée au rythme du procès dialectique dont il rigidifie ici terriblement l'exposition pour des raisons didactiques. De la même façon, comme le montre ici K. Elich, le fonctionnement du régime anaphorique chez le même auteur répond aux mêmes contraintes que d'autres niveaux macro-contextuels de l'expressivité hégélienne.

Une seconde remarque à trait à la distinction et à la portée des opérations discursives. On peut , lorsqu'on élabore un modèle, distinguer abstraitement des opérations, examiner leurs règles de compatibilité, mais l'étude suivie et détaillée des textes montre qu'elles sont toujours liées, que les mêmes opérateurs linguistiques concourent simultanément à leur mise en oeuvre. Ainsi un renvoi peut fort bien simultanément permettre une économie en évitant la répétiton, consolider une thèse, et renforcer la systèmatisation doctrinale. Nous avons montré à propos de Platon, Descartes, Spinoza ou Hume, que les tâches d'argumentation, d'explication, d'explicitation, d'initiation s'opéraient simultanément, selon des modalités toujours différentes chez chaque auteur, en fonction d'un visée privilégiée selon les thèses philosophiques soutenues. Enfin la portée de ses opérations pose des problèmes d'échelle et de découpage. En effet le discours construit son propre espace-temps à mesure qu'il se développe linéairement, ce qui oblige à travailler aussi bien en mico-contexte qu’en macro-contexte. On peut isoler un séquence définitionnelle ou consacrée à la description d'un cas particulier, mais nombre de processus se déploient transversalement sur un texte entier. Ainsi limiter par exemple l'étude d'une métaphore dans une oeuvre de Kierkegaard à un passage donné, empêchera de remarquer la pregnance significative de certains thèmes métaphoriques qui ne se dégagent que seule l’analyse du texte entier permet de comprendre.

 

2) Hiérarchisation des catégories

Pour commencer à clarifier quelque peu la complexité des opérations discursives, on peut distinguer les quatre niveaux où elle opèrent en leur associant les catégories qui permettent de les représenter.

(1) Catégories permettant de désigner les phénomènes de construction des énoncés.

Il s'agit ici de cerner des opérations syntaxiques et sémantiques qui ne sont pas spécifiquement transphrastiques, mais entrent dans la composition des opérations de niveau discursif : propiétés lexicales, nominalisation, passivations, phénomènes de focalisation et de repérage, valeurs aspectuelles, déictiques, anaphores. Ces catégories renvoient à la langue pour autant qu'elle structure tout discours. : elles prennent en considération des mécanismes de repérage fondamentaux, dans la mesure où l'articulation entre la prédication et l'énonciation est effectuée à leur niveau. La linguistique culiolienne est un cadre satisfaisant pour leur traitement (Culioli, 1991). A la limite, ce niveau ne concerne que l'analyse interne des énoncés, mais on voit bien que les relations transphrastiques les supposent nécessairement, puisque la répétion d'un syntagme nominal, l'intervention d'un relatif ou de tout autre anaphorique par exemple, permet d'engendrer un trame énonciative complexe, homogène dans la mesure où elle construit sa propre cohérence(suivi isotopique, cohérence sémantique, harmonisations des marques morpho-syntaxiques), ou la modifie par variations, ruptures, changement d'embrayage ou de régimes sémantiques.

(2) Catégories générales permettant de décrire la mise en discours.

Un faisceau d'opérations syntaxico-sémantiques concourent à la construction d'opérations nécessaires à toute mise en discours, et qui interviennent donc pour lier les énoncés dans l'organisation du discours, indépendamment des considérations de visée, ou de genre. Les catégories de ce niveau désignent des phénomènes, qui certes peuvent être repérés ponctuellement à travers les traces des opérations linguistiques qui les mettent en oeuvre, mais se caractérisent avant tout par le fait qu'ils contribuent à la construction de la trame même du discours. Tout discours utilise des repères énonciatifs, aspectuels, déictiques, détermine des zones et séquences articulées selon des modes de relation qui font d'une production orale ou d'un texte un espace/temps susceptible d'être parcouru et d'entrer dans un mécanisme de bouclage fait de rétroactions et d'anticipations. On trouve la Position de repères énonciatifs réglant la distribution de la parole et l'attribution du dire, rendant possible l'émergence d'un cadre d'espace/temps spécifique qui prend la forme générale d'une scène (cf. Cossutta 1989) où viennent s'inscrire les évènements du discours. Tout discours, pour autant qu'il a nécessairement un destinataire, (son absence apparente étant un cas limite), construit une image de sa destination, et on peut légitiment regrouper tous les traits grâce auxquels cette fonction est remplie... On examinera également la position des systèmes référentiels : référence et co-référence. anaphore textuelle. Nous désignons par ce terme tous les phénomènes de relayage et de renvois grâce auxquels un discours, un texte peuvent se référer à eux-même. (simple système de grille numérique, ou renvois élaborés à l'aide de déictiques). On relèvera enfin les opérations qui concourrent à la position thématique, à l'obtention d'une cohérence textuelle assurant à la fois une identité à travers la variation, et autorisant l'apport d'informations nouvelles par rapport à un repère constituant le fond identique du propos.

(3) Catégories générales permettant d'identifier de grandes contraintes discursives.

Les opérations précédentes constituent des supports ou des cadres pour la mise en place d'opérations discursives plus complexes : le discours quel qu'il soit obéit à des visées qui sont liées simultanément aux conditions du traitement de son objet, et aux conditions de son inscription dans le procès de communication. Nous appelons contraintes du discours les macro-opérations qui lui permettent de prendre une configuration déterminée en visant une fin : tantôt il transmet une information, tantôt il la réélabore, la critique, l'explique, mais il peut également viser par des prescriptions, des conseils, des souhaits,à modifier l'attitude du destinataire, Enfin il peut proposer un univers de sens qui n'est pas destiné directement à véhiculer un contenu informatif, ni à modifier nos attitudes, comme c'est le cas pour dans la fiction, ou pour l'examen d'un hypothèse. Ces opérations générales répondant aux visées du discours, ne sont pas spécifiques à un type de discours, même si leur prévalence peut contribuer à spécifier des genres : les opérations didactiques, argumentatives, pédagogiques, dialogiques, polémiques, tantôt interviennent de façon localisée, tantôt donnent au discours sa coloration prévalente. On peut ainsi distinguer un passage dialogué d'un dialogue. Il y a des aspects didactiques dans d'autres productions que celles qui, comme les manuels scolaires, sont régis par cette contrainte. Ainsi on décrira sous ces catégories les grand principes de structuration du discours, sans préjuger des types ni des genres qu'ils permettent d'élaborer. On mettra ainsi en évidence la présence des schèmes organisateurs de la présentation des contenus (structures narratives, schéma de composition).

(4) Catégories spécifiantes, permettant de désigner des fonctions particulières à un mode de discours ou de définir des types de discours.

Ces catégories désignent des opérations qui tant par la nature du travail référentiel portant sur la constitution du domaine d'objet, que par la nature du procès de mise en relation des énonciateurs entre eux ou aux énoncés, contribuent à la constitution de formes expressives dotées de caractéristiques distinctives plus ou moins stables. Ainsi il est vrai par exemple que la contrainte didactique, l'obligation de procéder à des renvois internes, ou les procédés de focalisation peuvent jouer un rôle dans toutes les productions discursives ; mais un discours sera didactique s'il est structuré par des opérations qui le spécifient comme tel (répétition, emplois particuliers des tournures personnelles, formes d'adresse, recours à l'exemplification). Mais s'il est possible de repérer des contraintes spécifiquement didactiques, un discours n'est pas didactique en soi. Il est construit comme tel à travers d'autres systèmes de contraintes : la transmission de connaissances dans une communauté de spécialistes, la vulgarisation scientifique, la relation pédagogique, le manuel de philosophie, croisent la didacticité avec d'autres contraintes qui les spécifient comme situation communicative, comme type de discours ou comme genre. On peut se demander si les différents types de discours ont une façon identique de mettre en oeuvre les mêmes contraintes ou, s'ils contruisent à chaque fois des contraintes spécifiques, comme semblent l'attester pour la philosophie les contributions ici rassemblées qui portent sur l'emploi du pronom personne à la première personne.

 

3) Construction d'un modèle de l'appareil de l'énonciation philosophique

Nous avons défini des niveaux opératoires et des types d'opérations, et leur avons associé des catégories qui en permettent une représentation métadiscursive. Nous en avons évoqué quelques unes, mais sans faire l'inventaire complet des opérations constituantes de la discursivité philosophique. Il faut pour cela construire un modèle théorique qui, respectant les niveaux qui viennent d'être définis permette de dénombrer et d'associer les opérations qui en contraignent la mise en discours et en définissent progressivement la spécificité. La particularité du philosophique étant de reprendre les opérations qui déterminent sa constitution discursive, (instituante et instauratrice), en les (re)catégorisant conceptuellement, on pourra dès lors leur associer leur forme transposée. Ainsi en philosophie les repères énonciatifs, effacés sous le procès de pensée objectivé, ou exhibés, assumés à la première personne, où associant les coénonciateurs pour instaurer une relation avec un interlocuteur supposé, conjugués avec d'autres opérations du niveau précédent contribuent à spécifier la figure de l'Auteur, ou du Philosophe tel qu'il est dessiné dans l'espace scénique ainsi instauré, tout comme celle du Destinataire. Sur chacune des places et des relations de l'appareil énonciatif sont construites les fonctions majeures qui concourent, pour la philosophie par exemple, à la mise en oeuvre du procès de pensée qui structure la présentation de la doctrine (Cossutta1989).

Nous avons présenté ailleurs de façon détaillée un tel modèle auquel nous nous permettons de renvoyer (Cossutta 1994c,et 1989). Nous privilégierons plutôt l'examen d'un exemple, qui permettra de voir comment on peut croiser l'analyse de certaines opérations discursives en procédant à l'exmen de leur mise en oeuvre dans un texte philosophique. Observons la façon dont les opérations de renvoi, que nous avons évoquées plus haut à titre d'exemple, contribuent à la structuration de l'exposition démonstrative et didactique dans l'Ethique de Spinoza.

 

III Anaphore textuelle, contraintes didactiques et systématicité : l’Ethique de Spinoza.

1) L'anaphore textuelle et la construction de l'espace-temps discursif.

Il conviendrait de parler de procédés diaphoriques, mais, ne tenant pas compte ici de la distinction entre anaphore et cataphore, nous désignons par ce terme les opérations de reprise ou d'anticipation d'un terme dans la chaîne du discours. Les opérateurs linguistiques de l'anaphore sont multiples, substituts pronominaux (pronoms démonstratifs, pronoms personnels à la troisième personne, pronoms relatifs), verbes, adverbes voire adjectifs anaphoriques. Ils offrent une série de mécanismes qui, permettant à la fois une translation et un transfert de sens, interviennent dans la construction d'opérations plus globales qui ont pour fonction d'assurer au niveau du discours la translation et le transfert de sens. Nous désignons cete opération générale par le terme d'anaphore discursive, ou, puisque nous travaillons ici sur du texte d'Anaphore textuelle. L'Anaphore lingusitique n'opère pas seulement au niveau de la phrase, mais elle contribue, avec d'autres phénomènes, paraphrasages, redondances itérations, à produire une trame complexe qui joue à la fois séquentiellement et pour ainsi dire synoptiquement, puisqu'elle maille les énoncés dans un filet plus ou moins dense de boucles de rétroaction ou d'anticipation. Mais cette anaphore micro-contextuelle, si elle assure un suivi et une cohérence interphrastique, a nécessairement une portée limité. Elle doit donc être relayée par des opérateurs qui vont jouer un rôle analogue, mais cette fois en opérant sur des groupe d'énoncés plus importants, et surtout en reliant des éléments appartenant à des phrases disjointes. L'anaphore textuelle joue un rôle considérable pour la cohérence thématique et sémantique, puisqu'elle assure la continuité interphrastique d'un sens qui est en quelque transporté en même temps qu'il est retravaillé (changement de focalisation, etc). Elle joue également un rôle déterminant dans la constitution de l'espace temps textuel, puisqu'elle assure un repérage interne et des renvois qui permettent de contrebalancer la linéarité séquentielle du discours par une mise en présence quasi-simultanée de tout ou partie du texte par rapport à un de ses lieux/moments. Il ne s'agit pas seulement d'assurer le maintien ou la transformation d'un niveau isotopique, mais de construire le texte comme son propre référentiel en lui associant des repères topologiques ou temporels. Cette opération est extrêmement générale et joue un rôle considérable dans toute l'activité langagière, puisqu'elle fait du texte sa propre mémoire, le constituant comme une archive que l'on peut reparcourir sans fin, que l'on peut à la fois totaliser à mesure qu'on en parcours le chemin jusqu'à sa fin, ou dans laquelle on peut se réimerger si l'on se réinscrit dans une des zones d'espace temps qui le composent. Le texte est ainsi offert dans une disponibilité permanente qui l'ouvre à la lecture, lecture contrainte par les ciblages imposés et les renvois explicites, mais aussi lecture ouverte à qui veut s'y frayer son propre cheminement. Sans elle nous serions voués à la fragmentation, limités à des atomes de sens isolés : toute activité discursive suppose la construction d'un espace/temps homogène à l'intérieur duquel transitivité interne (enchaînement des séquences, isotopie, homogénéité identifiée des "contenus") et transversalité (répétitions de l'identique-noms propres, systèmes de désignations etc- à distance, reprises, renvois, anticipations, bilan général) se croisent sans cesse grâce aux anaphoriques textuels.

La question du statut de cette catégorie nécessiterait une investigation beaucoup plus approfondie. Faut-il désigner comme anaphore, des phénomènes discursifs qui habituellement ne relèvent pas de cette catégorie ? Tous les opérateurs mis en jeu pour cette constitution ne sont pas des anaphoriques, faut-il élargir à ce point la catégorie d'anaphore, ou désigner par un autre terme ces phénomènes si l'on pense qu'ils constituent une classe bien définie ?. Faut-il y intégrer des phénomènes qui ne relèvent pas de l'énonciatif : grilles de numérotation et pages, opérateurs de mise en relation logique ? Par ailleurs cette question se recoupe avec celle qui occupe la sémantique(répétitions strictes par synonymie ou élargissement en classes paraphrastiques ?. Est-il nécessaire de rappeler qu'il ne faut pas confondre anaphore et coréférence, cette dernière assurant aussi pour une part des effets de continuité sémantique. Enfin la continuité/cohérence globale est également liée à des systèmes de contrainte qui mettent en forme le discours selon des structures préconstruites : structures prosodiques ou rythmiques, structure de genre : un roman, une pièce de théatre obéissent ou suscitent l'attente de structures narratives ou dialogiques qui schématisent l'espace-temps du discours et contribuent à la structuration de son univers interne. Nous ne pouvons entrer ici dans l'analyse de cette question, nous attachant seulement à indiquer les caractéristiques générales d'une contrainte de mise en discours qui, pour la philosophie joue un rôle considérable.

Si toute mise en discours, orale ou textuelle suppose comme une de ses conditions fondamentales la possibilité de croiser continuité et relations, tous les discours n'en font pas le même usage : coexistent des formes très contraintes, et donc denses, et des formes lâches et dispersives à côté de formes équilibrées, tant du point de vue séquentiel que transversal : la prise en considération de la variation qualitative et quantitative de l'anaphore textuelle permet une description fine de ce qu'on pourrait nommer métaphoriquement le "grain " du texte. Mais il s’agit moins ici d'établir des coefficients de densité ou de dispersion, d'analyser certains phénomènes structurels pour l'exposition doctrinale d'une philosophie : celle-ci doit pouvoir assurer son déploiement linéaire selon un ordre séquentiel contraignant, qui détermine les phases de la lecture, mais doit aussi accomplir se structuration en un corps d'énoncés homogènes. L’anaphore textuelle accomplit donc une fonction de totalisation par laquelle le discours se rapportant à lui même, ayant des limites, une aire propre à l'intérieur de laquelle sont définis topologiquement des régions, temporellement des moments, peut opérer la systématisation doctrinale, et rendre possible sa réactualisation par un lecteur.

 

2) Anaphore textuelle, didacticité et systématisation de la doctrine spinoziste dans l'Ethique

Nous voudrions montrer comment Spinoza doit résoudre un problème d'équilibre entre la construction de sa doctrine selon le point de vue de la vérité de l'idée adéquate, et la nécessité de tenir compte des contraintes communicationnelles permettant d’opérer une conversion des lecteurs et d’universaliser son propos. Didacticité et Expressivite selon l'ordre rigoureusement démonstratif semblent se contredire, et c'est la densité des renvois internes du système qui, accentuant son acartère hermétique, semblent en rendre l’accès impossible. Or nous montrerons au contraire que l'Ethique, en superposant des réseaux de renvois, en intriquant ainsi selon des règles rigoureuses des strates discursives fonctionnant selon des régimes énonciatifs différents, peut satisfaire simultanément les contraintes didactiques (expliquer), pédagogiques (convertir par l'intériorisation compréhensive) démonstratives (enchaînement déductif des propositions)

A) Forclusion systémique du pédagogique et paradoxes de lecture

Dans l'Ethique, l'exposition more geometrico identifie la progresssion démonstrative au développement de l'ordre intrinsèque des contenus. Par conséquent la présentation semble anti-didactique puisqu'elle suppose qu'on se place d'emblée au niveau de la connaissance du troisième genre, les préjugés communs ainsi que les "préjugés" cartésiens se trouvant heurtés de plein fouet. Le risque est donc considérable pour l'auteur de ne pas être lu, et donc de ne pas être compris. Le philosophe est pris entre deux exigences contradictoires, d'une part celle de la logique immanente du système qui part des catégories les plus abstraites pour le lecteur, puis progressivement s'enrichit de considérations plus denses anthropologiquement, et d'autre part les exigences de la compréhension qui supposeraient que l'on commençât par les matières qui nous sont les plus familières, comme le faisait le Traité de la Réforme de l'Entendement qui cheminait en partant de l'analyse des préjugés et en distinguant les genres de connaissance.

Pour comprendre les raisons de ce choix d'exposition, il faut avoir lu le texte en entier, si bien quà la limite on ne peut comprendre le début que si on est parvenu à la fin. Mais pour comprendre la fin il faut avoir suivi pas à pas la progression déductive, et donc commencer par la partie la plus difficile, celle qui n'offre à l'imagination et aux transpositions concrètes qu'une prise mimimale. Il faudait donc une propédeutique permettant d'entrer dans le texte, mais cela contredirait l'esprit de la doctrine, qui a renoncé à exposer dans une partie spéciale la méthode. ll faut donc y entrer "par le haut", sans que rien ne puisse nous dispenser de l'effort de lecture : seule une ascèse volontairement consentie permet aux difficultés qui le rendent indéchiffrable de donner au texte la valeur d’une épreuve initiatique.

Ces premières indications mettent en évidence une propriété paradoxale du discours philosophique par rapport à la fonction pédagogique. Le texte de l'Ethique semble nier la possibilité d'un parcours progressif, qui du simple au complexe, du facile au difficile, prendrait en charge le disciple pour l'accompagner pas à pas vers la compréhension du système. Spinoza place d'ailleurs dans l'ultime scolie de l'ultime proposition de l'Ethique une remarque essentielle pour justifier philosophiquement cette extrême difficulté. C'est la pleine intellection de l'idée adéquate qui transforme l'âme : "Le sage au contraire (de l'ignorant), considéré en cette qualité, ne connait guère le trouble intérieur, mais ayant, par une certaine nécssité éternelle conscience de lui-même,de Dieu et des choses, ne cesse jamais d'être et possède le vrai contentement" (Scolie de la proposition XLII livre V p.341 trad. Appuhn. G.F) Ici, la présentation de la vérité est tellement brutale qu'elle éblouit et demeure hermétique, ou d'un ésotérisme décourageant. Mais c'est, de façon paradoxale, la fascination qu'exerce la présentation de l'ouvrage qui constitue l'appel initial à partir duquel le lecteur va consentir à l'effort de déchiffrage. C'est la joie éprouvée dans l'effort pour vaincre les difficultés de compréhension qui constitue le motif d'un approfondissement, comme le confirme la fin du Solie dela même proposition :

 

" Si la voie que j'ai montré qui y conduit, paraît être extrêmement ardue, encore y peut-on entrer. Et cela certes doit être ardu qui est trouvé si rarement. Comment serait il possible, si le salut était sous la main et si l'on y pouvait parvenir sans grand peine, qu'il fût négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est beau est difficile autant que rare." (ibid.p.341. C’est nous qui soulignons.)

B) Fonction didactique et initiatique du dispositif formel de l'exposition.

La didacticité est liée à la disposition d'ensemble du système qui, avant d'expliciter à mesure qu'il se développe les conditions de sa compréhension par le lecteur, donne à percevoir typographiquement sa structure d’exposition ordonnée déductivement. Cette présentation constitue en tant que telle l'accomplissement d'une visée didactique, même si cette visée est une propriété immanente au système et non le résultat d'une forme particulièrement adaptée à la compréhension. Pour M.Guéroult l'exposition géométrique est l'expression adéquate et nécesssaire de la doctrine: "L'indissociabilité absolue de la philosophie de la déduction more geometrico qui l'accomplit s'établira avec évidence au cours du livre II, lorsque sera déduite la nature de la connaisssance adéquate. mais si cette indissociabilité est effective, la structure de la pensée et celle de la méthode ne faisant qu'un, il est clair que l'unique voie légitime pour entrer dans la doctrine est de s'asssocier au processsus démonstratif qui seul, selon elle, peut produire la vérité ; " (Gueroult. M. 1968, p 14). Le paradoxe veut cependant que ce soit précisément le choix d'une rationalité absolue dans l'exposition qui crée des effets d'obscurité : en effet la présentation déductive a bien pour objet une explicitation totale des contenus, comme le formule si bien Guéroult :"cette "prolixité" géométrique étant condition de la connaissance adéquate, ne fait qu'un avec le développement doctrinal, car elle opère une genèse intégrale des concepts grâce à quoi s'instaure, pour chaque chose considérée, la vision de toutes ses relations à l'intérieur de sa seule idée" (ibid. p.15) Pourtant l'explicitation semble nuire à la compréhension, dans la mesure où le refoulement des indémontrables dans un stock liminaire de définitions et d' axiomes, puis la position des propositions assorties de leurs démonstrations préparant la définition de l'essence de Dieu, placent d'emblée le lecteur dans un univers de sens clos sur lui-même : clôture sémantique puisque les énoncés définitionnels font violence aux habitudes héritées du cartésianisme, et clôture référentielle puisqu'on ne peut, au début du livre I, associer immédiatement aucun dénoté aux concepts ou propositions. Mais "encore y peut-on entrer", et la voie abrupte est compensée par des mécanismes d'explication qui en facilitent l'accès. Spinoza prend en effet le parti de "redoubler" cette exposition déductive par une série de dispositifs discursifs qui tous permettent d'assurer la lisibilité du texte et contribuent à la satisfaction de ce que nous avons appelé contrainte Didactique. Il procède en effet à une dissociation visuelle et fonctionnelle du didactique.

C'est donc en utilisant toutes les ressources spatiales de ce mode de présentation géométrique que la contradiction est résolue. En effet ce type de présentation joue sur la disposition visuelle des séquences textuelles : chaque partie isolée typographiquement (titre, blanc, numérotation) se voit assigner un rôle fonctionnnel selon un schéma valable pour l'ensemble de l'oeuvre. chaque section de texte est assortie d'un index définitionnnel ("définition", "explication") et d'un repère numérique, (la numérotation étant recomposée pour chacun des cinq livres) . Ainsi les définitions, axiomes, propositions, démonstrations et corrolaires se succèdent selon un ordre immuable, chaque proposition se déduisant immédiatement de la précédente, et supposant toutes les précédentes, ainsi que leur démonstration pour être à son tour validée, ou convoquant plus spécialement par les systèmes de renvois celles qui concourent à sa démonstration. (nous avons étudié ailleurs le rapport entre l'ordre déductif et l'ordre d'exposition.). Selon le même principe Spinoza associe tout en les hiérarchisant typographiquement, des passages à portée didactique à chacune des unités fonctionnnelles qui structurent le texte. : les explications reprennent les définitions, les scolies suivent l'énoncé des propositions démonstrations et corollaires, les appendices ou les préfaces encadrent les différents livres de l'ouvrage. Cela permet à la fois des interventions didactiques au fil du texte pour faciliter la compréhension de telle proposition, , tout comme des mises en perspective cavalières portant sur un problème d'ensemble. L'oeuvre semble donc croiser deux formes d'exposition simultanées, le travail d'explicitation déroule le fil déductif explore l'ensemble des dimensions démonstratives jusqu'au niveau du corrolaire, et le fil explicatif interrompt la trame déductive, et la reprend dans un méta-discours pour en faciliter l'intelligibilité. Ces fils s'intriquent selon deux règles, explications et scolies sont intercalés sous les énoncés doctrinaux, préfaces et appendices encadrent et surplombent les masses compactes de chaque livre.

L’articulation de ces deux dimension forme le tissu complexe mais homogène à travers lequel s'organise le texte de l'Ethique. Grâce au jeu des découpages évoqués plus haut, grâce au système des renvois et références internes se dessinent des principes de composition, et des parcours qui vont offrir à la lecture des chemins multiples et différentiés.

Nous envisageons ici des trajets pensables, tels que la forme de l'exposition les rend possibles, laissant de côté la question de la lecture effective de tel ou tel individu détermineé.

 

Lecture 1
On pourrait dans un premier temps envisager de dissocier tous les aspects didactiques (scolies, explications, introductions, appendices), pour ne garder que la partie dogmatico-démonstrative, puis au sein de cette dernière, ne garder que les axiomes, définitions et propositions, sans les démonstrations ni les corrolaires. Nous disposerions alors d'un pur enchaînement de thèses. En fait ce qui frappe à pratiquer ce type de lecture, c'est plutôt l'absence d'enchaînements, les propositions semblant juxtaposées ou reliées par une liaison thématique plus que logique. Elles fonctionnent plutôt comme des aphorismes qui condenseraient le véritable contenu de la doctrine. Leur lecture à la suite les une des autres ne peut donc être première, elle convient éventuellement à titre récapitulatif pour celui qui, ayant déja effectué la totalité des parcours, veut obtenir une vision synoptique ou une progresssion synthétique.

 

Lecture 2
Pour retrouver une certaine profondeur, une consistance philosophique du texte, il faut donc rétablir l'ancrage des propositions dans le tissu démonstratif. Celui-ci constitue le véritable texte central de l'Ethique. C'est à son niveau que les relations linéaires entre propositions successives apparaissent le mieux, et c'est également là que les propositions entrent dans un processsus de circulation générale, puiqu’à chaque fois des propositions différenntes son convoquées explicitement pour venir étayer la démonstration. Lire l'Ethique c'et donc avant tout lire successivement chaque proposition associée à sa démonstration, et parcourir ainsi linéairement la totalité de l'oeuvre, et circulairement l’arrière plan démonstratif de chaque proposition.

 

Lecture 3
Cette fois nous pouvons réassocier au corps doctrinal les explications, et scolies dans lesquelles l'auteur explicite et explique sa pensée. On peut ajouter à ce qui précède, les introductions et appendices qui développent des considérations portant sur l'ordre suivi ou la portée générale des conceptions spinozistes (forte dimension argumentative et polémique)

L’association des trajets 1,2,3 constitue, sur un axe de succession linéaire, à enrichir la lecture par l'introduction de niveaux textuels aux fonctions différentiées et hiérarchisées (validation, explicitation, explication). Le lecteur doit parcourir chaque niveau avant de passer à la thèse suivante, mais peut également se dispenser de la lecture de l'un d'entre eux. Dans un seul sens cependant, puisqu'on ne peut lire l'explication sans avoir lu démonstration et énoncé, ni la démonstration sans l'énoncé de la thèse à démonter.Il peut aussi réduire l'épaisseur du texte et ne lire que les énoncés mimimaux du système

Cependant à côté de ce parcours linéaire associé à ses étagements, un autre type de chemin de lecture est induit par le système des renvois effectués au sein des démonstrations et d’autres parties du texte. Cela détermine une lecture qu'on pourrait qualifier de transversale ou oblique, dans la mesure ou elle suppose une circulation généralisée entre toutes les parties du texte. cette circulation obéit à deux types de règles

 

Lecture 4
Elle suit les chemins de démonstration. (règle d'orientation logique).Chaque démonstration, sauf lorsqu'elle indique que la proposition est évidente par soi, fait appel à un nombre explicite de propositions antérieurement démontrées, ou au stock initial des définitions, postulats et axiomes. On peut ainsi tracer (nous l'avons fait pour le livre I), des réseaux de présupposition logique qui induisent le lecteur à procèder à une rétro-lecture permanente de l'oeuvre. En effet il doit se reporter aux passages évoqués s'il veut comprendre et le sens du passage qu'il est en train de lire et sa démonstration, et rétroprocéder ainsi juqu’à l’origine. Très souvent l'explicitation n'est pas faite, il faut " couper-coller " les passages évoqués, comme le montre cet exemple pris au hasard : "Je tiens la première partie de ce lemme pour connue de soi. Quand à ce que les corps ne se distinguent pas par rapport à la substance, cela est évident tant par la proposition 5 que par la proposition 8 de la première partie " (p.85)...le lecteur avance donc dans l'Ethique à reculons, puisqu'à mesure qu'il progresse il lui faut relire une quantité de plus en plus grande de propositions et démonstrations antérieures. Le paradoxe d'une lecture zénonienne qui se dévorerait elle-même, ou s'immobiliserait, est évité dans la mesure où la rétro-lecture, certes dans un premier temps est difficile et doit être faite exhaustivement au point d'obliger à devoir reparcourir tous les circuits antérieurs, peu à peu se déleste de tout ce que la mémoire du lecteur peut réactiver. Le texte explicite tous les renvois nécessaires et met ainsi en co-présence tous ses moments constituants, le mouvement de la lecture devant produire une simultanéité là où il y a succession. Plus la lecture progresse, plus en un sens son mouvement s'accélère, au point qu'il ne devient plus nécessaire de tout reprendre, si bien que finalement on peut s'appuyer sur la série brute des propositions proposées dogmatiquement dans l'ordre, et suppléer mentalement aux démonstrations des propositions et aux définitions des concepts. La forme minimale (énoncé des propositions) jouant alors le rôle d’un procédé mnémotechnique, ou d’un résumé dogmatique.

 

lecture 5 Reste un dernier système de renvois transversaux, celui des liaisons internes qui induisent une lecture récurrente en dehors des réseaux.. Dans les parties non strictement démonstratives, c'est-à dire dans les scolies, appendices etc..; les renvois ne sont plus posés par une simple référence interne,(numéro de proposition et numéro du livre), mais sont le plus souvent opérés grâce à une prise en charge énonciative liée aux repères énonciatifs. Ces renvois constituent une aide à la lecture et dessinent un nouveau réseau de circulation en déterminant des parcours dont la principale caractéristique n'est plus leur lien avec le procès démonstratif, mais avec le procès didactique ou polémique. Ces renvois sont fréquemment effectués sous forme d'anticipations (" Mais de cela il sera question plus tard"), alors que le réseaux démonstratif lié par la règle de non réversibilité ne référait qu'à des phases antérieures du texte.

C) Chemins de lecture et initiation philosophique.

En associant les parcours de lecture linéaire/approfondissante (1-3) aux parcours de circulation régressive et anticipatrice (démonstrative ou liée à la fonction didactique, 3-4), nous augmentons considérablement les possibilités d'apprentissage de la philosophie de Spinoza

Nous comprenons maintenant en effet comment la satisfaction simultanée de la contrainte didactique et de la contrainte démonstrative concourent à mettre en oeuvre la possiblité de satisfaire pleinement la contrainte pédagogique, puisque les chemins de lecture multiples construits par l'anaphore textuelles, développent un véritable parcours initiatique, qui permet non seulement de suivre les démonstrations et de les comprendre, mais de les faire complètement siennes. Ainsi la contrainte didactico-pédagogique est assurée par la forme même d'une exposition qui semble au premier abord totalement contraire aux exigences de l' initiation. Alors que la forme méditative chez Descartes suppose une rumination intérieure et l'identification à une temporalité formellement liée au mouvement de la conscience, le temps logique du système de Spinoza a l'étrange propriété d'être à la fois irréversible (enchaînement des liens déductifs) et totalement récurrent (enchaînement des liens démonstratifs). Aucune propédeutique n'est donc nécessaire puisqu'il suffit de suivre le programme de formation inclus dans le dispositif textuel, en adoptant un des cycles de lecture en fonction du degré d'avancement de notre initiation. Le novice accomplira le parcours dans sa totalité au prix d'un gros effort au risque de se perdre dans le dédale des propositions et de perdre de vue l'ensemble. Mais il pourra s'aider en reparcourant la série des énoncés de propositions. Le lecteur plus avancé pourrait reprendre la lecture linéaire du procès démonstratif sans réactiver nécessairement tous les renvois et en sautant les scolies ou appendices, ou au contraire, se concentrer sur tel ou tel point en vue de l’exégèse. Le lecteur acompli enfin pourrait à la limite ne se référer qu'à la lecture suivie des énoncés propositionnels, et suppléer par sa connaissane intime du système aux démonstrations.

Dans l'Ethique Spinoza ordonne deux sructures, mais limite le risque de leur hétérogénéité en les articulant selon une boucle qui fait de l'une l'effet de la réversibilité de l'autre. En effet la présentation contraignante, qui confère au tout son organisation, est celle qui part de la définition de Dieu, mais les scolies utilisent par anticipation des éléments ayant trait à la nature de l'erreur qui ne seront légitimés théoriquement que plus tard dans l'ordre démonstratif. Cette anticipation trouve sa justification dans les interventions énonciatives par lesquelles l'auteur se constitue comme mémoire auxiliaire du lecteur, joue le rôle d'un guide qui anticipe les difficultés ou prévient les risques de mauvaise interprétation en proposant de différér l'analyse d'un thème qui sera plus clairement compris lorsque d'autres éléments auront été démontrés. Il peut aussi introduire des démonstrations supplémentaires qui sont moins élégantes ou moins directement liées à leur fondement, dans la mesure où elles sont moins directement impliquées par la logique immanente, mais offrent l'avantage d'être plus faciles à comprendre parce qu'elles utilisent un point de vue qui est le point de vue spontané du lecteur. Ainsi la deuxième démonstration de la proposition affirmant l'existence nécessaire de Dieu (XI.p.30), est conduite à postériori, "afin que la preuve fût plus aisée à percevoir". Il serait nécessaire de mesurer comment l'ordre d'exposition suivant l'esquisse pure et idéale de la déduction est tout au long de l'oeuvre modifiée par des aménagements didactiques.Il faut pour cela se référer à un principe d'équilibre ou d'économie entre forme du contenu et forme d'expression doctrinale.

Nous ne pouvons manquer de nous demander si le procédé ne comporte pas un risque proportionné à son ambition. En effet le Traité de la réforme de l'entendement ne fut ni achevé ni repris, parce que la méthode et la pédagogie pouvaient en droit être identifiées à l'exposé formel des contenus doctrinaux (ce qu’accomplit l’Ethique). N'observe-t-on pas une résurgence à l'intérieur même de l'oeuvre canonique de scories extrinsèques qui risquent de parasiter et de contredire ce que précisément la forme est censée accomplir, la menaçant par conséquent de distorsions ou d'éclatement ? N'est-ce pas également le risque d'une contradiction entre la logique a-temporelle de l'exposé géométrique (dont la temporalité interne n'est que l'indice de la temporalité discursive propre à toute entreprise de pensée, quand bien même celle-ci viserait l'éternité), et la logique temporelle "psychologique", celle du lecteur engagé dans les progresssions, les stagnations, les retours et reprises multiples ? S'il est vrai comme nous l'avons indiqué précédemment que l'exposition canonique devrait être strictement géométrique, comment concilier les exigences purement déductives avec les exigences proprement pédagogique et didactiques nécessaire pour ménager l'entrée dans le système ? La solution qui consiste à distinguer puis à articuler diverses instances discursives dans le même texte, comme s’il inclueait son proproe commentaire, semble poser autant de problèmes que leur séparation dans des livres distincts qui prendraient respectivement en compte la méthode, la progresssion, et l'" ordre des raisons ".

Pourtant, si l'on considère le mode d'exposition choisi comme compromis entre éternité de l'essence, temporalité ou a-temporalité intra systématique et temps de la lecture du système, on découvre une loi de composition interne qui intègre ces dimensions logico-temporelelles apparemment hétérogènes. Selon que Dieu est considèré comme cause, c'est-à-dire nature naturante, ou comme effet, c'est à dire comme nature naturée, nous sommes en présence de l'éternité ou de la temporalité naturelle, le temps interne de la lecture n'étant qu'un des modes déterminant l'individualité. La temporalité interne du système, celle de l'immanence des enchaînements permet de transformer l'individu assujetti à ses déterminations causales, en un sage qui "ne cesse jamais d'être et possède le vrai contentement", puisqu'il fait coïncider en lui la conscience de lui même, de Dieu , et de la Nature. Ainsi la distinction entre Substance, Attribut et Mode, permet de qualifier et de situer le rapport respectif entre les trois "temporalités", et entre les trois formes de lecture posssibles de l'Ethique : la lecture du débutant doit rapporter la temporalité naturelle (apprentissage et relectures),à la temporalité logique (maîtrise parfaite de la circulation interne du système), la lecture du disciple avancé doit rapporter la temporalité logique à l'éternité, en apprenant à se passer de la linéarité discursive qui l'asservit encore au temps (compréhension synoptique totale de la nécessité interne qui relie les énoncés entre eux). Le procès de lecture est donc en même temps un élargissement des horizons de la pensée vers l’universalisation du vrai, puisque "notre Ame, en tant qu'elle connaît est un mode éternel du penser, qui est terminé par un autre mode éternel du penser, ce dernier à son tour par un autre mode et ainsi à l'infini, de façon que toutes ensemble constituent l'entendement éternel de Dieu" (L.V. P.XL.scolie,G.F p.338) Pour que cet "ensemble" ne soit plus une simple virtualité, mais devienne un fait, il faut franchir une dernière étape : la lecture achevée est celle qui pourrait abolir la nécessité de la lecture, tellement l'entendement s'identifierait à l'essence manifestée par la forme du contenu. Lire, c'est donc devenir en acte ce qu'on est en puissance, c'est à dire devenir Dieu. C'est idéalement le cas de celui qui est parvenu à la béatitude, puisqu'elle est jouissance d'une joie éternelle par laquelle l'auteur, le lecteur totalement co-auteur et Dieu s'identifient. Cependant le Sage ne saurait jouir définitivement de cette quiétude tant que l'ignorance étend encore son empire, et il doit sans cesse travailler à réformer l'entendement humain. Le système n'est donc jamais achevé, mais il tourne d'un mouvement perpétuel sur lui-même, en intégrant à chaque tour de nouveaux disciples qui deviendront à leur tour les "co-auteurs" de leur propre lecture, c'est à dire les membres d'une communauté philosophique qui doit de nouveau se préoccuper de s'élargir, et préfigure ainsi la communauté éternelle par laquelle Dieu se rassemble sur soi.

Le texte n'est donc pas un mausolée dressé statiquement, mais une machinerie complexe qui accomplit des cycles dont les révolutions, réglées de l'intérieur, accomplisssent une série de transformations progressives de l'être du lecteur. Il ne trahit donc pas une contradiction entre deux logiques opposées qui feraient de l'exposition l'enjeu d'une tension irrésolue, car il intègre au contraire et articule les effets divergents d'une logique unique, en posant une logique immanente qui réunifie forme du contenu et forme d'expression philosophique. Selon que la lecture procède de la nature naturante vers la nature naturée ou de la nature naturée vers la nature naturante, on obtient deux modes de composition, l'un qui va de Dieu vers l'homme, l'autre qui va de l'homme vers Dieu. Le texte est construit du point de vue de Dieu qui au sens strict est un non-point de vue, mais comporte son double en miroir, composé cette fois du point de vue de l'homme. La première détermination est privilégiée, et c'est elle qui constitue le mécanisme de régulation de l'exposition de l'Ethique. Elle commande pourtant à ce titre, comme une de ses nécéssités internes (principe d'universalisation), la mise en place d'un ordre différent qui tient compte de l'homme tel qu'il est, c'est à dire en proie à l'ignorance Il faudrait toutefois se demander quels sont les dosages effectivement réalisés par rapport à l' intrication idéale des deux exigences respectives, et s'interroger sur d'éventuelles failles ou hétérogénéités dans le dispositif tel qu'il est réalisé. Le système de l'Ethique est par conséquent à la fois totalement clos sur lui-même, et en même temps ouvert à la Nature qu'il ne se contente pas de rendre intelligible, mais qu'il transforme en la rapportant comme nature naturée à elle-même comme nature naturante.

 

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Nota
(*) L'analyse du discours philosophique è apparso sulla rivista Langages, , N° 119, settembre 1995